Autant on peut cracher sur les mondanités quand on roucoule au début d'une histoire d'amour, ou bien quand on est mariée et mère de famille, autant refuser toutes les occasions de sortir et de rencontrer des amis, voire de connaître de nouvelles têtes, est un comportement suicidaire lorsqu'on est une femme seule en attendant de ne plus l'être.

Qu'il s'agisse de sorties à but professionnel ou bien visant à nouer une rencontre amicale ou amoureuse, toutes sont valables et se justifient. On ne perd jamais son temps quand on sort de sa carapace. Au début d'une vie solitaire, on a tendance à accepter toutes les invitations que l'on a la chance de recevoir. La sélection se fait ensuite, et progressivement. Il existe un procédé simple pour susciter les mondanités : organiser soi-même des dîners. Dur quand on est débordée ? Mais non ! Inutile de faire le grand jeu et de se dire que, sans nappe en dentelle et coquilles Saint-Jacques au menu, « ils » ne viendront pas. Le statut de femme seule vous permet d'échapper à pas mal de clichés et de conventions. Si les convives sont sympa, un plat de spaghetti leur fera autant plaisir qu'un repas princier ailleurs. Les dîners sont lourds à organiser quand on ne dispose pas d'un monsieur incapable de cuisiner mais suffisamment évolué, quand même, pour mettre la table, la débarrasser et porter le pain et le vin ? Alors, pour ne pas passer votre temps à cumuler conversation, confort de vos invités et mots d'esprit brillants, vous pouvez parfaitement préparer des salades et des sandwiches la veille. Le but des soirées est de se distraire et de passer un bon moment, pas de se muscler les mollets en courant à la cuisine toutes les deux secondes, ni de se créer — ou d'entretenir — une réputation de cordon-bleu ! Cela étant, rien ne vous empêche, si vos weekends sont vides, de préparer alors un repas raffiné avec un accord de vins de qualité pour des invités de la semaine. Cuisiner quand on en a le temps est à la fois un plaisir et une occupation saine. Le faire pour autrui représente, en outre, un acte de générosité, susceptible de se transformer en élément culturel car on a tout loisir d'écouter en même temps la radio. France Musique et France Culture pourront alors fournir un sujet de conversation tout à fait passionnant... Les difficultés se situent à un autre niveau : celui des mondanités extérieures. Quand on ne vit pas dans les milieux bien , parisiens où tout cela est beaucoup plus facile, il faut déployer des ruses de Sioux et une stratégie d'enfer pour être sollicitée. Quelle femme seule n’a pas vécu le drame des dîners de couple, des réveillons et des fêtes ? Voici donc quelques trucs pour manœuvrer habilement.

Les dîners de couple


diner de couple

Les dîners de couple : épreuve redoutable pour la femme seule, qu'il est indispensable d'apprendre à gérer au plus vite si l'on ne veut pas passer toutes ses soirées devant la télé. En 2016, une vérité est restée quasi universelle : les couples voient des couples, et s'invitent et sortent entre couples. C'est une règle immuable. Ou presque. Et pour se mettre en couple, autant choisir un site de rencontre sérieuse. A défaut, le célibataire bénéficie d'un régime particulier. Le pauvre garçon ne sait pas faire la cuisine, et il est tellement charmant, de toute façon ! Qu'il soit mondain invétéré, éternel dragueur, amateur de bonne chair ou de bonne chère, ou même sous le choc d'une rupture, tables et salons s'ouvrent sans difficultés devant sa fringale de calories à croquer ou de chaleur humaine à partager.

Pour la femme, c'est un peu plus compliqué. Partant du principe que, si elle est seule, c'est a qu'elle n'est pas attirante (personne ne veut d'elle), ou b qu'elle est trop séduisante et donc nymphomane (elle peut avoir tous les hommes qu'elle veut mais aucun ne lui convient) et c qu'elle a tiré un trait sur la vie de couple, on hésite à l'inviter.

Et, malheureusement, la vie sociale fonctionne souvent sur le principe des nombres pairs. D'autre part, le dîner est, par définition, un syndrome exacerbé de la vie familiale. Ou son extension. C’est lorsqu'on a l'habitude de se réunir autour d'une table pour se parler que l'on pense à inviter des « étrangers » dans le même but. Les célibataires vont au restaurant ou au cinéma, mais le dîner n'est pas chez eux le réflexe conditionné.

Pourquoi ce préambule ? Comme un apéritif, pour que vous sentiez d'où vient le vent et que vous abordiez en connaissance de cause les rivages des dîners en ville. Ne vous hasardez pas sans avoir auparavant étudié attentivement ce qui suit.

Fêtes et dîners en ville

A force d'endurance, de charme, d'intelligence et de persévérance, quand on a suffisamment apprivoisé sa solitude et relativement bien géré sa vie professionnelle, on devient un produit convoité pour les fêtes et dîners en ville. Montrable à des individus — hommes et femmes — qui ont eux aussi franchi le cap du formalisme et ne pratiquent plus le culte du dîner de couple. Au bout de deux ou trois ans de célibat, on a en principe réussi à rencontrer des gens qui vivent, eux aussi, en dehors des sentiers battus et plus seulement des couples prêts à compatir ou à vous laisser parler de vous pendant des heures pour s'assurer qu'ils ont bien fait de rester ensemble. On a su éliminer les dragueurs inintéressants, les copines vraiment trop flippées et la famille trop maternant.

On est devenu adulte. Comme on en a reçu plein les gencives au passage, on a pris toutes les décisions qui s'imposaient pour ne pas couler à pic. On a fleuré l'air du temps. Compris comment il fallait s'habiller et se comporter au boulot, en vacances, en famille et avec les jules éventuels. On est devenue la reine de la technique-caméléon. Adaptable à merci à toutes les circonstances. On a su habilement cultiver et développer un petit côté marginal inoffensif en dosant habilement les périodes roses et les périodes anthracites, pour être touchante sans être menaçante pour le confort des autres. Évidemment, c'est la surface. Dedans, c'est la brasse coulée permanente, mais on sait ne pas le montrer. Ce qui est, tout de même, la moindre des politesses.

Animal social, on est devenu.

On s'étonne de voir enfin se concrétiser des mois de bagarre pour exister toute seule, être sollicitée. On s'aperçoit qu'on n'est plus obnubilée par le mâle. Et, du coup, les mâles affluent... On s'amuse de voir Sophie foncer à la sortie du boulot pour nourrir son homme, alors qu’on a le temps de rentrer tranquillement chez soi pour se préparer au dîner de Carole ou à la fête d'anniversaire de Martine. Où on est sûre de rencontrer d'autres animaux civilisés. C'est-à-dire célibataires, ou assez intelligemment mariés pour savoir ne pas passer la soirée scotchés l'un à l'autre.

Point n'est besoin d'être extrêmement belle ou cultivée pour devenir une des favorites des carnets d'adresses. L'humour et la joie de vivre vous permettront de vous faufiler avec dextérité entre les Machin qui travaillent dans la pub, Mozarello qui travaille dans une banque mais compose de la musique classique à ses heures perdues et Jeanine, standardiste parce qu'elle doit gagner sa vie mais passionnée d'astrologie, qui a su sortir de son trou grâce à ses voyances mondaines et gratuites. L'univers des fêlés réalistes s'ouvre à vous. Bien sûr, ils ont tous un petit côté bargeot. Mais c'est justement ce qui les rend sympathiques. Avec ce que vous venez de vivre, vous savez bien, comme eux, la profondeur et la valeur de ce que Kundera appelle « l'insoutenable légèreté de l'être ». C'est d'ailleurs ce qui vous rapproche.

Dans ces dîners, personne ne vous demandera : « Madame ou Mademoiselle ? » Vous serez entre gens de bonne compagnie qui se soucient comme de leur dernière brassière de connaître les aléas de votre vie privée. C'est vous qui les intéressez pour la soirée, pas vos histoires de voiture, de ménage ou de mec.

Avec un peu de chance, vous serez séduite par un homme ou par une femme, avec qui vous échangerez quelques confidences. Vous en déduirez sans le dire que ce n’est pas rose tous les jours, et vous recevrez une réponse du même acabit. Comme Woody Allen et Diane Keaton dans Anny Hall.

Mais vous êtes devenue une fine mouche. Vous avez compris que la frivolité n'est pas superficialité, mais respect de la vie. Si vous n'êtes pas encore parvenue au détachement nécessaire pour être réinvitée, voulez-vous quelques petits conseils ? Car, une fois de plus, la difficulté consiste à ne pas rater son entrée. Les gens reviennent rarement sur la première impression.

La famille


l'importance de la famille

« Familles, je vous hais », disait Gide. Pour tout ce que cela comporte de conformisme, sans doute. Quand c'est votre famille, que vous êtes femme et célibataire ou divorcée, une pression affectueuse jouera insidieusement. On vous parlera de « Lucie qui vient d'épouser un garçon charmant », ou du fils des Voisin, si sympathique et qui a une si bonne situation. On vous demandera si vous sortez « un peu », si vous allez danser, si vous avez beaucoup d'amis. On s'inquiétera, on se fera du souci.

Vous, seule, serez perçue comme une naufragée. On voudra vous marier, vous faire rencontrer des hommes « bien ». On vous entourera, on vous téléphonera, on vous proposera de « venir dormir à la maison quand tu veux ». On vous donnera ou on vous restituera votre statut de petite fille. Comment, quand on vit seule, résister à l'attrait du cocon familial, aussi houleux puisse-t-il être par moments ? Comment lutter contre la tentation de se retrouver souvent chez des individus qui vous connaissent bien, qui vous aiment et qui vous pardonnent tout ?

Il faut avouer que, lorsqu'on manque d'intimité, tout ce qui peut paraître pesant dans les familles devient tout simplement délicieux. Où d'autre peut-on débarquer quand on en a envie, s'écrouler devant la télé, voire faire la sieste sur fond sonore de conversations ?

Qui d'autre garantit un amour inconditionnel, éternel ? L'amour vertical est éternel. Avec les ascendants et les descendants, on peut se permettre d'être soi-même (voir Allô Maman bobo). Souvent, pour toutes ces raisons, on se fiche de l'image que l'on donne en famille. Or, quand on est seule, on a tort. Un phénomène sournois de récupération guette la femme seule. Car ce que l'on est « en famille » ne peut être projeté à l'extérieur. En famille, on peut faire la gueule, se plaindre de son patron, invoquer des migraines durant des week-ends entiers pour ne rien faire. Mais ne jamais dire qu'on en a marre d'être seule, qu'on aurait bien envie de pouvoir se prélasser à domicile, qu'une seule brosse à dents dans la salle de bains, ça a une allure d'une stupidité incomparable, ou qu'on cultive encore des rêves de midinette et de grand amour avec un homme jeune, riche, beau, intelligent, drôle, amoureux et disponible bien entendu.

En famille, le plus souvent, si vous avez divorcé c'est parce que votre mari n'était pas à la hauteur. Un salaud. Si vous ne vous êtes jamais mariée, c'est parce que les hommes sont des imbéciles de n'avoir pas découvert la perle rare que vous êtes. Ou parce que vous avez trop mauvais caractère et que personne ne vous supportera. Mais si vous revendiquez le droit au romantisme, le regard familial se remplira de commisération : « Elle n'a pas les pieds sur terre. » Si vous trahissez une liaison avec un monsieur mal marié évidemment, mais marié quand même, on vous plaindra sans vous épargner. Et si vous fanfaronnez en jouant les affranchies, les libérées, soit on vous admirera en se tenant prêt pour les chutes de moral, persuadé que vous craquerez un jour ou l'autre, soit on vous critiquera sans pitié.

Si vous ne parlez jamais de votre solitude, on vous prendra pour un cœur de pierre. Si vous dosez les choses habilement et homéopathiquement, vous aurez la consolation de nourrir les conversations familiales pendant votre absence. C'est bon, d'ailleurs, de savoir qu'il y a au moins des gens qui se font du souci pour vous !

C'est pour cela que, avec la famille, il faut être prévenante comme une invitée, en arrivant les bras chargés de fleurettes chaque fois qu'on vient grignoter une tranche de jambon et une tomate. Eviter soigneusement d'apporter son linge à laver une fois par semaine. Et trop se laisser aller à des confidences :

« Ça fait deux fois que je croise chez le boucher un homme qui achète un seul steak et auquel je n'ai pas l'air de déplaire » sous peine de s'entendre demander la fois suivante, quand on a réalisé que ledit monsieur n'a rien de séduisant en dehors de sa liberté apparente : « Au fait, comment va ton ami 1 »

Ne pas accepter les invitations week-ends tous les weekends, car ce n'est pas chez Papa-Maman que l'on se changera les idées et que l'on nouera des rencontres intéressantes.

Et quand on a une mère qui vit seule aussi, éviter comme la peste de faire le récit de sa vie tumultueuse. La jalousie, cela existe même entre une mère et sa fille. En général, avec l'âge, c'est la mère qui l'éprouve plus que les rejetons. On peut être heureux pour les gens que l'on aime, mais il ne faut pas exagérer. Vivre par procuration n'est pas toujours très drôle, et une maman qui s'ennuie risque de souffrir du récit des incartades de sa fille.

En famille, on peut mentir d'autant plus facilement que l'on ne risque pas grand-chose si l'on est découverte. S'inventer une histoire si l'on ne supporte plus les questions. Parler de son travail si l'on joue la carte « femme de carrière ». Essayer de faire l'éducation de ses parents pour aider les mentalités à progresser et faire évoluer l'image de la femme seule. C'est un combat qu'on ne peut livrer seule, alors autant se faire des recrues de choc à la crédibilité assurée !

Le calvaire du réveillon

Soyons claires : le réveillon est un calvaire pour tout le monde. Ou alors c'est une soirée comme les autres, avec des amis que l'on aime bien, autour d'une bonne « petite bouffe ». Mais, en général, on se sent frustrée de ne pas avoir vécu comme exceptionnelle cette soirée institutionnalisée en tant que telle.

Quand on vit avec un monsieur, les propositions de festivités affluent. Ou pas. Mais on peut toujours en profiter pour se faire la fameuse petite soirée en tête à tête, quitte à se vautrer devant la télé. Or, ce qui paraît supportable à deux devient carrément glauque une fois seule. Prétendre qu'on se fiche du réveillon comme de l'an quarante, qu'il y a bien d'autres occasions de s'amuser dans la vie, que de toute façon on ne vit pas « comme les autres » et qu'on n'a donc aucune raison de se sentir ligotée par « leurs » conventions est un discours-frime tout à fait louable. Reste que, dans ce cas, les klaxons de minuit vous vrillent de haine. Que vous vous demandez pourquoi votre téléphone ne sonne pas. Que vous n'avez aucune envie de décrocher le vôtre pour souhaiter bonne année à des gens qui sont plusieurs et qui, en plus, n'ont même pas eu la plus élémentaire courtoisie de vous inviter. (Vous avez peut- être oublié qu'ils l'ont fait mais que, la perspective de passer la soirée avec le cousin Jeannot et sa femme du Périgord vous ayant découragée, vous avez poliment et civilement décliné malgré l'attrait du foie gras.)

Vous pouvez toujours vous organiser une soirée solitaire devant la téloche, avec quelques huîtres, une pile de revues ou un bon polar et une bonne bouteille ou un cachet à portée de main pour sombrer dès que la revendication poindra. (Elle est facilement identifiable bien que polymorphe : le cœur s'accélère ou la rage vous fait casser un verre, la télé vous paraît d'une débilité insoutenable, vous repensez à des réveillons plus gais — ils ont toujours l'air gais quand ils sont passés. Le signe d'alarme, c'est la rupture d'harmonie qui vient tôt ou tard, mais qui vient de toute façon.)

Vous pourrez toujours, aussi, mentir le surlendemain au bureau et vous inventer un réveillon exceptionnel qui fera surenchérir les collègues et débouchera sur un feuilleton fiction tout à fait palpitant, mais cela ne résoudra pas le problème à venir : le Jour de l'an. Celui où toutes les rues sont désertes. Où l'on n'ose ni aller aux puces ni à une expo, de peur de ne rencontrer que des individus en groupe et heureux, des gueules de bois hâtivement retapées pour la circonstance, ou des solitaires tristes et pâlichons qui ont visiblement passé le réveillon tout seuls devant leur télé — quelle horreur ! Donc, tombez dans la convention et organisez-vous un réveillon. Si l'idée vous paraît insupportable, prenez-le au deuxième degré, et faites dans l'humour noir et l'ironie grinçante pour les intimes que vous convoquerez afin de leur raconter. Prévoyez la totale (soirée + lendemain). Quitte à accepter plusieurs propositions pour avoir le choix à la dernière minute. Commencez à clamer dès le 1er octobre « Qu'est-ce qu'on fait pour le réveillon ? » auprès des copines esseulées, des collègues, des voisins, bref de tous ceux qui vous prendront pour une fille d'un dynamisme superbe. Ne croyez surtout pas ceux qui vous disent « Je ne m'organise jamais », ou « Je n'ai rien prévu, ça me casse les pieds ». Vous connaissez aussi bien qu'eux la manœuvre : on fait semblant de ne pas être comme les autres, mais, le jour venu, on fera ce qu'il faut faire. Sans compter qu'on tient plus facilement ce genre de discours quand on a quelques atouts dans son jeu. Normalement, si vous êtes fine stratège et que vous suivez ces petits conseils de bon sens, vous vous serez suffisamment bien débrouillée pour avoir au moins une soirée. Reste à la vivre. Le mieux possible.